Dans le Discours de la méthode Descartes fait du bon sens « la chose du monde la mieux partagée ». Il ne le sépare pas de la raison. La raison est présente tout entière en chaque homme dans l’intelligence auquel chacun d’entre eux à accès. Cependant, c’est une chose de disposer d’une capacité, c’en est une autre que de l’exercer avec méthode. Et l’exercice méthodique est la raison elle-même, en tant qu’elle est la conduite ordonnée de la pensée.
Pourtant, dans la pensée occidentale, le divorce entre raison et bon sens a souvent été prononcé. Il n’est rien de plus commun que l’affirmation selon laquelle la science se doit de contredire le bon sens. Elle est répétée par Bachelard et la nouvelle physique s’en employée à remettre en causes les vues de ce que l’on considère être la représentation du bon sens. Du coup, le bon sens se voit relativisé. Il a son application dans la pratique. Il traduit une aptitude à tenir compte des faits, mais il n’a pas sa voix au chapitre sur le plan de la théorie où il ne saurait constituer une autorité. De là un glissement fréquent qui consiste à regarder le bon sens comme le porte-parole d’une simple idéologie. Le bon sens, c’est "le chien de garde de la bourgeoisie" répètent les marxistes. C’est un argument de justification d’un état de fait considéré comme immuable.
Il est donc important de réexaminer le statut du bon sens et tout particulièrement de son rapport, souvent ignoré avec le sens de l’observation.
Quelle place la raison doit-elle reconnaître au bon sens? Sur quel plan le bon sens doit-il être dépassé ? Ou encore, perdre le bon sens, est-ce perdre la raison elle-même ?* *
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Partons des thèses de Descartes dans le Discours de la méthode. On peut y lire ceci : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien ». (texte)
1) Descartes désigne par bon sens une faculté que nous appelons l’intellect. L’intellect est la faculté de discriminer, le vrai du faux, puis, par voie de conséquence, le réel de l’illusoire. S’il est nécessaire de distinguer, c’est que, dans l’ignorance, l’esprit est dans la confusion. Un esprit confus mélange tout, et prend aisément le faux pour le vrai. Il s’agit donc de se dégager de la confusion et de remettre les choses à leur juste place et c’est ce que permet l’outil de l’intellect. Notez que la discrimination vrai/faux est une opération qui se situe dans la dualité. Ce qui ne veut pas dire que distinguer signifie nécessairement disjoindre et opposer. Il est
possible de distinguer ce qui est différent sans pour autant disjoindre et séparer. Pour cela, il est indispensable de se servir de la discrimination de manière intelligente. L’intelligence est la faculté de relier complémentaire de l’action de distinguer. Le mot intelligence est assez clair à ce sujet : inter, ligare. Ce qui relie. L’intellect est analytique, l’intelligence est
plutôt synthétique. Dans notre texte, Descartes estime qu’intelligence et intellect sont unis dans l’usage de ce qu’il nomme la raison et qu’il confond avec le bon sens. D’autre part, la raison, explique Descartes, n’est pas une faculté présente en l’homme susceptible de plus ou de moins. Elle est tout entière en chaque homme, parce que précisément un être humain est un être mental. Non pas seulement un être dominé par le vital, comme l’est l’animal. L’être humain est ce qu’il est par la pensée et en ce sens la faculté de penser lui est donné tout entière. Par contre, les autres facultés connaissent des degrés.
(texte) On dira que certains ont une mémoire étonnante. D’autres ont quelques talents en matière de jeu de mots pour « faire de l’esprit », ou une imagination vive et très développée. Ces talents son différents. Par contre, la raison qui est égale en chacun et son usage ne réclame qu’une application rigoureuse. Elle est une lumière naturelle qui permet à l’homme de rester dans le droit chemin et de ne pas me perdre.
(texte)
Comment expliquer en ce cas la diversité des jugements des hommes ? Comment se fait-il que nous ayons des pensées si différentes ? Ne peut-on pas dire que certains ont plus de raison que d’autres ? La réponse donnée par Descartes est claire. Non, la raison est entière en chacun de nous, mais nous pouvons a) la conduire par des voies très différentes, b) nous pouvons avoir en l’esprit des idées différentes. De là viennent les différences d’opinions sur telle ou telle chose. Nous pouvons conduire nos pensées par des raisonnements différents et privilégier le développement d’idées qui ne seront pas les mêmes que celle d’un autre. Qu’un autre que moi ai des opinions différentes des miennes, des opinions qui me sembles erronées ne signifie par pour autant qu’il est moins raisonnable que moi ou qu’il raisonne moins.
---------------Par contre, il est possible que, reconnaissant les présupposés de chacun, les idées de chacun, dans le rapport à ce que l’observation nous livre, nous soyons à même de remarquer qu’il peut y avoir des erreurs. Nous sommes tous doués des mêmes aptitudes de l’esprit, mais nous ne faisons un usage qui n’est pas toujours correct. Nous pouvons donner notre assentiment à des préjugés, nous pouvons raisonner de travers, sans logique. Nous pouvons juger trop vite, sans examen sérieux. Nous manquons souvent du sens de l’observation. Il ne suffit pas d’avoir un esprit doué de pensée, il faut l’appliquer correctement, c'est-à-dire avec une solide méthode, à ses objets.
Nous devons avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître nos erreurs. Celui qui reconnaît qu’il se trompe peut alors changer de point de vue. Cela relève aussi du bon sens, car quel intérêt y aurait-il à persister dans l’erreur ? Ce serait manquer de bon sens. On dit que celui qui s’enferme dans un point de vue de manière étroite, borné, excessivement émotionnelle, qu’il manque de bon sens. C’est faire preuve de bon sens que de savoir reconnaître que l’on s’est trompé. L’honnêteté intellectuelle recommande de prendre acte du fait que depuis l’enfance, nous avons pu remplir notre esprit, comme le dit Descartes, « d’une infinité de fausses pensées ».
Dans le texte de Descartes, le champ d’application du bon sens ou raison est assez large, mais il porte surtout sur le domaine de l’opinion et semble d’abord concerner le domaine de la pratique. Ce ne serait pas faire preuve de bon sens que de cogner la portière de ma voiture parce qu’elle tombe en panne. Par contre, ouvrir le capot, vérifier ce qui ne va pas est plus intelligent. Il serait aussi nettement plus fonctionnel de téléphoner à un dépanneur pour qu’il vienne me porter secours. Je dois observer l’état de fait, l’évaluer correctement et prendre une décision correcte. Une mauvaise évaluation, une décision incorrecte manquent de tout bon sens. A l’élève en difficulté qui prétend envoyer un dossier de classe préparatoire, on dira que c’est une visée assez irréaliste qui n’est pas de bon sens. Le dossier ne sera pas accepté. Il va au devant de grandes difficultés et de déceptions. Je peux décider de faire un achat complètement disproportionné avec mes moyens. Je peux me lancer dans une aventure exigeante sans aucune préparation. Il serait bon de garder les pieds sur terre et d’avoir un peu de bon sens. Il s’agit donc de mettre en rapport le jugement, tel que je le prononce et le réel. Si le désaccord est flagrant, je ferais certainement mieux de rectifier mes jugements… et de faire preuve de bon sens dans mes choix. Dans toute situation dans laquelle je me trouve devant un problème à résoudre, il est possible de faire des choix qui relèvent du bon sens, ou de faire plus ou moins n’importe quoi.
2) En bref, le bon sens fait appel à l’expérience sur laquelle il appuie une conduite prudente et mesurée. L’idée de bon sens rejoint celle du raisonnable. Brunschwicg dit en ce sens : « L’être raisonnable par excellence est l’homme d’expérience, que l’on sait de conduite prudente et de bon conseil, ce paysan familier avec le rythme des saisons, l’alternance des vents, la brusquerie des orages, ce médecin qu’une curiosité avisée a rendu sensible au tempérament des malades, à la gravité des symptômes, à l’opportunité des remèdes, art tout individuel et qui bien souvent serait difficile à justifier de façon explicite ». La fin de ce texte met l’accent sur la difficulté de justification. Le raisonnable n’est pas entièrement rationnel. Il n’a pas besoin d’une explication théorique complète et détaillée pour s’exercer. Platon parlait d’une juste inspiration de l’opinion droite, tout en la distinguant de la science qui elle connaît les raisons. Ce qui est rationnel, c’est ce dont nous possédons une explication satisfaisante. Ce qui est seulement raisonnable est un choix, une décision qui est probablement la meilleure, compte tenu de ce que nous pouvons savoir.
Dans l’idée même de raisonnable est contenu une référence communément humaine. Ce qui veut dire à la proportion de l’homme, qui admet et conserve de l’incertitude. Une décision raisonnable, c’est une décision humainement la meilleure possible, compte tenu des faits et de notre connaissance des faits. Cette remarque est importante, car elle nous permet aussi de distinguer l’homme raisonnable du raisonneur. Le raisonneur discute à perte de vue et s’éloigne de l’expérience. Il peut être épris de théorie et user et abuser de raisonnement et n’avoir de souci que de la logique. Bref, adopter un point de vue théorique et non pratique. Le raisonnable cherche à rester en contact avec les faits et ne se sert du raisonnement que pour humblement tenter de justifier les décisions qui lui semblent les meilleures. Ainsi, « chez le raisonnable, … la raison ne se connaît pas… Elle est tout entière occupée par le souci de s’ajuster et c’est pourquoi chez le raisonneur, la raison use beaucoup du raisonnement, tandis que chez le raisonnable, le raisonnement est soumis à une sorte d’instinct de la réalité qui ne peut pas toujours donner ses preuves, le raisonnement n’intervenant que comme un moyen d’exposition et de contrôle ». Nous pourrions en dire autant du bon sens correctement compris. (texte)
Cependant, il faut à cet égard rester conscient de la complexité et de la difficulté dans nos choix. La réalité dans laquelle nous vivons n’est pas immobile et stable, elle est par essence changeante et s’il est une chose que nous avons des difficultés à apprivoiser, c’est bien le changement. Nous colportons une rigidité mentale qui rend toute adaptation fluide au changement difficile. Être en accord avec la réalité ne veut pas dire rester de marbre et inflexible, cela demande une grande adaptabilité. Bergson écrit en ce sens qu’il n’y a « pas de plus grand ennemis, dans la cité, que l’esprit de routine et l’esprit de chimère. S’obstiner dans des habitudes qu’on érige en lois, répugner au changement, c’est laisser distraire ses yeux du mouvement qui est la condition de la vie. Mais n’est pas aussi par faiblesse de volonté ou distraction d’esprit qu’on s’abandonne à l’espoir des transformations
miraculeuses ? » L’obstination est une rigidité mentale qui se révèle incapable de se dégager d’un choix précédent pour en faire un nouveau. C’est une sorte d’inaptitude à enrichir un point de vue sur le réel. L’esprit de chimère est une fuite dans l’imaginaire et il est bien clair que celui qui se contente de rêver n’a guère de bon sens. Il est comme déconnecté du courant de la Vie. Comme l’obstiné qui ne sait pas s’adapter. Ce qui explique la description que Bergson propose du bon sens dans le même texte : « le bon sens est l’attention même, orientée dans le sens de la vie ». Il est « ce qui donne à l’action son caractère raisonnable et à la pensée son caractère pratique ». Et Bergson revient donc sur la thèse de Descartes d’un bon sens tout entier présent en chacun, en nuançant sa portée : « il en serait ainsi, je le crois… si nous n’étions pas condamnés à traîner avec nous le poids mort des vices et de préjugés ». Nous avons bien besoin, pour conserver la vivacité, la promptitude l’intelligence, de déposer les poids morts du jugement, tout en conservant une constante attention à la vie. C’est souvent cette pesanteur qui nous rend sourd à tout appel du bon sens.
Il faut insister sur ce point. Le conditionnement social, en perpétuant des préjugés est en lui-même une entrave au bon sens. D’où l’importance de l’éducation et de l’éveil de l’intelligence. Particulièrement sur un mode critique. « L’éducation doit intervenir le plus souvent, non pas tant pour imprimer un élan que pour écarter les obstacles, plutôt aussi pour lever un voile que pour apporter la lumière ». Eduquer, c’est aussi déséduquer à l’égard de l’inertie que l’esprit pourrait conserver en lui et qui risque d’occulter tout bon sens.
Qu’en est-il donc de ce lourd passif que nous traînons et de son rôle ? Pour le comprendre, il faut s’arrêter un moment sur ce que nous prenons comme référence bien souvent, le « sens commun ». Qu’est-ce que le « sens commun », si ce n’est ce que « l’on pense » communément et qui passe comme allant de soi, sans qu’on le remette en cause ? La critique marxiste s’en est pris à un lot de soit-disant évidences que nous ne remettons pas en question en disant qu’il ne s’agit à tout prendre que de préjugés de classes. Il y aurait une idéologie bourgeoise, servant de référence et de norme, permettant d’aligner la vérité sur ce qui est conforme, normal, et de rejeter ce qui est non-conforme, anormal. Manière commode de résoudre le problème du vrai et du faux en s’appuyant sur un critère, le consensus d’opinion du plus grand nombre.
1) Voyez la formulation de cette critique par L .Trostky :
« Le capital principal du bon sens est fait de conclusions élémentaires tirées de l'expérience humaine : Ne mettez pas vos doigts dans le feu, suivez de préférence la ligne droite, ne taquinez pas les chiens méchants... et cætera, et cætera. Dans un milieu
social stable, le bon sens se révèle suffisant pour faire du commerce, soigner des malades, écrire des articles, diriger un syndicat, voter au parlement, fonder une famille, croître et multiplier. Mais sitôt qu'il tente de sortir de ses limites naturelles pour intervenir sur le terrain des généralisations plus complexes, il n'est plus que le conglomérat des préjugés d'une certaine classe à une certaine époque. La simple crise du capitalisme le décontenance ; devant les catastrophes telles que les révolutions, les contre-révolutions et les guerres, le bon sens n'est plus qu'un imbécile tout rond ».
On peut généraliser en disant qu’un modèle social historique, tel que celui de la postmodernité par exemple, servirait de sens commun, pour juger presque mécaniquement, par simple répétition, de ce qui est vrai et faux. En dérapant de ce côté, le « bon sens » devient « ce qui est communément reçu », ou encore, le terme est plus juste, le sens commun. Gramsci dit en ce sens « chaque couche sociale a son propre sens commun et son propre bon sens qui est au fond la conception de la vie de l’homme la plus répandue ». Pour être précis, nous devons ajouter qu’il s’agit là tout simplement de la mentalité d’une époque, dans ses traits dominants. Or les sciences sociales nous ont appris l’extrême relativité des représentations de ce genre. Les mentalités changent et ce qui passait comme allant de soi autrefois n’est souvent plus de mise. Le « sens commun » n’est pas universel, ni intemporel.
2) Cependant, le diktat du sens commun est particulièrement puissant et il faut une singulière puissance de l’esprit, une indépendance, une liberté d’esprit pour être capable de s’en affranchir. Il est facile de penser comme « on pense », c'est-à-dire de rester sous la coupe de la conscience collective, beaucoup plus facile que de penser par soi-même. Le conformisme est une paresse intellectuelle qui s’accommode aisément à la sauce postmoderne. Le sens commun n’est pas le porte-parole de la vérité. Il peut être la voix de l’illusion.
---------------Il faut ici être incisif pour éviter toute confusion : le bon sens n’est pas le sens commun. Le bon sens, tel que nous l’avons vu plus haut, n’a aucun contenu idéologique. Le bon sens n’est pas une religion et il n’est pas particulièrement redevable d’une science. Le sens commun regorge de représentations idéologiques, comme il regorge de toute une mythologie. Le bon sens est une intelligence tournée vers l’action, dont l’appui est l’expérience et le sens de l’observation.
Le sens commun est une référence à l’opinion collective, aux préjugés d’une époque,
à ses croyances, ses mœurs, ses habitudes, son mode de vie et ses préjudices aussi. Il est indispensable de savoir remettre en cause les soi-disant évidences du sens commun. Quiconque refuse de s’attaquer à cette tâche n’a tout simplement pas commencé à penser, à philosopher.
Un exemple amusant proposé par Jacques Bergier : la girafe n’existe pas. C’est une parodie de l’usage de l’esprit raisonneur, appuyé sur les croyances véhiculées par le « sens commun » scientiste au XIXème siècle :
« Pour un esprit bien rompu aux méthodes scientifiques modernes, la vraie démonstration de la non-existence de la girafe réside dans le fait que la girafe n'existe pas. Ce genre de raisonnement est appelé « la méthode de Lavoisier » : on sait que le fondateur de la chimie avait démontré de cette façon l'inexistence des météorites en déclarant « qu'il ne peut pas tomber des pierres du ciel, parce qu'il n'y a pas de pierres dans le ciel».
Dans les temps modernes, cette méthode a été brillamment employée par M. Simon Newcomb qui démontra que les avions ne peuvent pas voler parce qu'un aéronef plus lourd que l'air est impossible… Le voyageur arabe Al Kwraismi a, pour la première fois, décrit cette bête mythologique au cou extrêmement allongé. Depuis, de nombreux voyageurs ont prétendu avoir vu ou même photographié des girafes ». Mais le « sens commun » (ici appuyé par le savoir d’une époque) nous oblige à affirmer qu’il s’agit d’une légende dont on peut expliquer la source :
« 1 - L'explication optique :
On sait que les déserts, où l'on a signalé des girafes, sont également les lieux de nombreux mirages. Ces mirages sont dus au phénomène d'inversion. Ce phénomène consiste en ceci : pour des raisons bien connues des météorologistes, il arrive qu'une couche d'air froid se trouve superposée à une couche d'air chaud qui aurait dû se trouver au dessus de la couche d'air froid. La différence de densité des deux couches d'air produit alors une courbure des rayons de lumière et un mirage. Un objet est alors vu à un endroit où il n'est pas, ou sous une forme modifiée. Très fréquemment l'inversion fait apparaître un objet sous une forme allongée comme les miroirs déformants des foires. Il est donc parfaitement admissible qu'un animal tout à fait ordinaire et bien connu, une licorne par exemple, puisse apparaître à l'explorateur sous une forme invraisemblable et allongée et donner ainsi naissance à la légende de la girafe.
2 - L'explication par la soif :
Le mirage qui a donné naissance à la girafe peut également être d'une origine purement psychologique. Perdu dans le désert et assoiffé, l'explorateur peut, dans un état de semi-conscience, rêver qu'il a un cou extrêmement long lui permettant d'atteindre l'oasis la plus proche. Quoi de plus naturel que de le voir aussi imaginer un animal impossible qui a justement le cou d'une longueur invraisemblable ?
3 - L'explication psychanalytique :
Un psychanalyste allemand éminent, Herr Professor Hegebur, dans son ouvrage « Prolégomènes à l'introduction d'une approche de la connaissance de la girafe », fait observer très justement que le long cou de la girafe n'est autre qu'un symbole phallique. C'est là également une explication plausible du mythe de la girafe. On sait que c'est de la même façon qu'on a réfuté la naïve superstition de certains sauvages selon laquelle le suc du champignon penicillium notatum pouvait avoir une action curative sur les maladies. Ce champignon est de toute évidence un symbole phallique. L'existence d'un produit extrait du penicillium notatum appelé « pénicilline » et auquel on attribue des vertus curatives merveilleuses est, bien entendu, pure superstition.
Nous voyons ainsi que le mythe de la girafe peut parfaitement trouver son explication dans des considérations soit optiques, soit de physiologie, soit de psychanalyse…
Signalons, pour terminer, un fait curieux qui montre à quel point la sagesse populaire rejoint la méthode scientifique. Un fermier américain à qui on avait montré un dessin représentant la prétendue girafe s'est écrié : «Il n'y a pas d'animal comme ça ! » N'est-ce point merveilleux de voir à quel point le gros bon sens populaire rejoint ainsi la rigueur de la méthode scientifique ? ».
3)A partir de cet exemple, nous pouvons repérer deux positions de la science par rapport au bon sens :
a) Nous savons de part l’observation que la girafe existe et nous ne pouvons que rire devant des tentatives de ce genre et y voir l’effet de préjugés du « sens commun » alimenté par le scientisme du XIXème. Cet exemple tend à montrer qu'une opinion commune peut tout à la fois être un préjugé culturel, une référence du sens commun, et avoir l'appui du savoir d'une époque. La science ne se situe pas dans un monde à part. Elle alimente le sens commun d'un certain nombre "d'évidences" auxquelles elle apporte sa caution d'autorité. Ici une convergence existe entre le sens commun et la science et la science conforte le sens commun. Ce qui est très souvent le cas.
b) Cependant, ce n'est pas toujours le cas. Ou cela peut l'être seulement quand la science est devenue "normale" en tant que paradigme. Or il est surprenant dans l’histoire des sciences de constater à quel point les nouvelles théories ont été d’abord rejetées, parce qu’elles ne cadraient pas avec le « sens commun » pour être considérées comme des « absurdités ». En fait quasiment toutes ! Depuis la découverte de la pesanteur de l’atmosphère chez Pascal, à celle de la relativité, en passant par les ondes radio etc. Ce que nous avons beaucoup de mal à comprendre, c’est que ce qui nous paraît absurde selon le sens commun, puisse ne pas l’être selon la Nature. La science, quand elle est novatrice, n’est pas là pour réassurer le « sens commun » et le « sens commun » est bien peu à même de juger de la valeur d’une découverte. Comme le montre Thomas Kuhn, la science progresse par révolution et par rupture en changeant le paradigme installé. Or c’est toujours à l’ancien paradigme que se réfère, à titre de justification, les soi-disant « évidences » du sens commun.
---------------Une idée n’est pas fausse du seul fait qu’elle scandalise le sens commun et ce n’est pas non plus un argument suffisant pour déclarer qu’elle est vraie !
Sinon nous pourrions accréditer n’importe quelle opinion, même délirante. Et c’est là que la différence entre bon sens et sens commun devient évidente. Il faut savoir raison garder et faire preuve de bon sens pour ne pas tomber dans le piège des chimères de l’imagination. En tout état de cause, le sens commun ne délimite en aucun cas le connu, ce que la science peut faire… justement en admettant qu’il y a de l’inconnu.
(texte) Le savoir que nous tirons des sciences est relatif. Il s’inscrit dans un contexte culturel et dans un contexte historique. Il ne saurait prétendre au statut de vérité éternelle. Il est révisable. L’ironie de la chose, c’est que le sens commun s’appuie sur la science pour y trouver des certitudes... ce que la science est bien incapable de fournir.
En réalité, l’appui sur lequel table le sens commun n’est pas de l’ordre d’un savoir positif, mais plutôt de l’ordre d’une représentation mythique. Ce sont les mythes culturels qui gardent une permanence relative et donnent une cohérence à la pensée collective. Ce sont les mythes culturels qui organisent de l’intérieur ce que la conscience collective produit sous cette forme reconnaissable de « sens commun ». Ce qui déstabilise le sens commun, ce ne sont pas des thèses bizarres éloignées de ses croyances, ce n’est pas le savoir ésotérique développé dans les sciences, ce sont les attaques directes portées contre ses mythes culturels les plus profonds. L’onde de choc produit par la publication de L’Origine des Espèces de Charles Darwin est perceptible dans la conscience moderne, car l’évolutionnisme s’en prend directement à une doctrine religieuse qui a ses sources dans le judéo-christiannisme. Quand, dans L’Ethique, Spinoza dénonce la version anthropomorphique du Dieu de la religion, quand il rejette l‘idée de péché originel et nie l’existence du diable, il porte des coups sévères contre le « sens commun », parce qu’il touche de très près aux mythes culturels fondateurs de l’occident. Ce contre quoi le sens commun cherche plutôt à se protéger. Il y a des croyances que l’on peut appeler de centrales et d’autres que l’on peut nommer périphériques. Les mythes culturels sont dans la conscience collective des croyances centrales et l’appui secret des certitudes du sens commun. L’homme du sens commun sent que le sol se dérobe sous ses pas si la critique s’aventure sur ce terrain. Et c’est la raison pour laquelle il se dérobera aussitôt à la réflexion, préférant camper durablement sur des croyances anciennes que de tenter l’aventure d’une vérité nouvelle.
La pensée, pour peu que nous tentions de l’assumer réellement, nous oblige à sortir de l’enclos bien gardé du sens commun. Elle nous oblige à l’itinérance et au bivouac. Elle ne peut rester en place, mais n’existe que dans le mouvement. Comme la Vie elle-même. Pour reprendre le texte cité ci-dessus, le « gros bon sens populaire » (qui est en fait le sens commun) est un peu lourd. Pas très subtil.
L’appel au bon sens a sa justification face à l’attitude du raisonneur qui reporte indéfiniment l’action par les discours. L’homme de bon sens a certes pris le parti de la prudence, mais il a aussi choisi l’action et non son commentaire indéfini ou sa seule interprétation. C’est un reproche que nous adressons souvent aux hommes politiques, que de se montrer trop raisonneurs et pas assez raisonnables.
1) Cependant, il y a un point essentiel sur lequel nous devons insister. Il y a dans le bon sens une forme d’auto-référence du jugement et un sens de l’observation qui méritent d’être soulignés. L’homme de bon sens juge par lui-même et fonde ce qu’il sait sur ce qu’il voit. Ce n’est pas là une attitude qu’il faudrait renier.
Par contre, il est tout à fait étrange qu’une personne soit douée d’un bon sens à toute épreuve dans un domaine, celui de son travail, mais en soit par ailleurs dépourvue, quand il s’agit d’aborder des questions pratiques touchant par exemple au droit, à la morale, la religion, l’éducation ou même la santé. On peut être très pragmatique dans les affaires et par contre particulièrement simplet, crédule et inconséquent dans la conduite de la vie, en matière de religion ou de prescription morale.
Pourquoi ne savons-nous pas mettre en accord ce que nous observons et nos décisions ? C’est pourtant de bon sens. Gustave Le
Bon disait que « beaucoup d'hommes sont doués de raison, très peu de bon sens » ! Nous connaissons tous des exemples de ces remarques d’enfants qui désarçonnent souvent l’adulte, en mettant l’accent sur ce qui est de bon sens. Témoin ce petit garçon qui, à l’enterrement de son grand père alcoolique, interroge, écoute les explications sur la nocivité du l’alcool sur l’organisme et pose la question : « mais alors, pourquoi est-ce qu’on en vend au gens ? ». C’est de la même veine que le conte d’Andersen où l’enfant dit à propos du roi, « mais il est tout nu » !
C’est ce type de question incisive que nous devrions toujours savoir poser. Toujours. S’il est avéré par l’expérience et largement démontré que telle substance n’est pas bonne pour l’organisme, la conséquence doit être immédiate. Il est de bon sens, d’aller directement depuis l‘observation vers la décision de s’en abstenir. Si je comprends que l’alcool brûle les vaisseaux sanguins, qu’il engendre une dépendance et diminue le seuil de la conscience, il est de bon sens de m’en détourner. Il est sain, de mettre en accord ses actes avec l’observation. Si je vois l’obésité, toutes les difficultés de vie qu’elle engendre, chez celui qui passe ses journées à grignoter des sucreries, à manger à tout bout de champ, je ne peux que rester sur mes gardes vis-à-vis de l’incitation constante dans notre société à consommer de la nourriture. Si j’observe qu’une chose produit des effets qui ne sont pas souhaitables, qui sont dommageables et vont à l’encontre de ce que nous pouvons consciemment rechercher de meilleur, il est de bon sens de refuser mon adhésion à son maintien. – Quel que soit par ailleurs le discours de justification que l’on prétend me servir pour me prouver le contraire -. Ce qui reviendrait à vouloir m’abuser. Il n’est pas un seul domaine pratique dans lequel nous devions retrancher l’attitude du bon sens. Quand je suis confronté à un danger physique, j’ai un sursaut et je fais un pas en arrière. Si la maison brûle, ce n’est pas le moment de tergiverser, il faut agir tout de suite. Ce qui est une attitude tout à fait saine. Or, curieusement, nous n’avons pas du tout la même réaction quand il s’agit d’un danger moral, d’une menace psychologique, d’une calamité sociale, d’un danger qui touche à l’environnement. (Quant à la souffrance de l’âme, n’en parlons pas, nous n’en n’avons que faire). Dans notre société actuelle, il faut faire un tapage d’enfer pour soulever les problèmes que nous n’avons même plus le bon sens de reconnaître immédiatement. Alors que les faits sont là et qu’ils crèvent les yeux. Il y a quelque chose de névrotique dans cette étrange inconscience, cette cécité, cette complaisance, cette dissimulation et ce déni des faits. Tenter, par le discours, de se donner bonne conscience en dissimulant les faits, en cherchant à cacher, à dénier l’importance de ce que l’on a là, sous les yeux, c’est maintenir l’illusion.
2) Dans Le Rire, Bergson fait quelques remarques très pertinentes sur le mécanisme de l’illusion en étroite corrélation avec le bon sens. Il prend l’exemple de Don Quichotte. « Je suppose qu'un jour, vous promenant à la campagne, vous aperceviez au sommet d'une colline quelque chose qui ressemble vaguement à un grand corps immobile avec des bras qui tournent. Vous ne savez pas encore ce que c'est, mais vous cherchez parmi vos idées, c'est-à-dire ici parmi les souvenirs dont votre mémoire dispose, le souvenir qui s'encadrera le mieux dans ce que vous apercevez. Presque aussitôt, l'image d'un moulin à vent vous revient à l'esprit : c'est un moulin à vent que vous avez devant vous ».
Il se peut qu’auparavant, nous ayons lu un conte de fées avec des géants aux grands bras. Cependant, il est de bon sens de ne pas surimposer la représentation du conte de fées et de ne convoquer que ce qui est de l’ordre d’une observation juste. Donc ici se souvenir de ce qui est utile, mais aussi oublier ce qui ne s’accorde pas avec les faits. Donc se libérer du connu pour rester en contact avec ce qui est.
« Le bon sens consiste à savoir se souvenir, je le veux bien, mais encore et surtout à savoir oublier. Le bon sens est l'effort d'un esprit qui s'adapte et se réadapte sans cesse, changeant d'idée quand il change d'objet. C'est une mobilité de l'intelligence qui se règle exactement sur la mobilité des choses. C'est la continuité mouvante de notre attention à la vie».
Que se passe-t-il dans l’esprit de Don Quichotte ? Il voit dans la forme vague devant lui ce qu’il désire voir. Il surimpose à la forme perçue une image qui n’est qu’une construction mentale de la pensée. « Voici maintenant Don Quichotte qui part en guerre. Il a lu dans ses romans que le chevalier rencontre des géants ennemis sur son chemin. Donc, il lui faut un géant. L'idée de géant est un souvenir privilégié qui s'est installé dans son esprit, qui y reste à l'affût, qui guette, immobile, l'occasion de se précipiter dehors et de s'incarner dans une chose. Ce souvenir veut se matérialiser, et dès lors le premier objet venu, n'eût-il avec la forme d'un géant qu'une ressemblance lointaine, recevra de lui la forme d'un géant. Don Quichotte verra donc des géants là où nous voyons des moulins à vent». Don Quichotte perd tout bon sens parce qu’il n’a pas su se libérer de ses constructions mentales et adapter immédiatement son attention à l’observation. Son esprit suit une suggestion et littéralement hallucine une pensée. Ce qui produit une situation où l’esprit est submergé par une illusion. Dans l’illusion se produit un retournement du bon sens.
Le bon sens voudrait que nous ayons une promptitude à observer qui devance la propension à penser. Dans les termes de Bergson cette inversion
« consiste à prétendre modeler les choses sur une idée qu'on a, et non pas ses idées sur les choses. Elle consiste à voir devant soi ce à quoi l'on pense, au lieu de penser à ce qu'on voit. Le bon sens veut qu'on laisse tous ses souvenirs dans le rang ; le souvenir approprié répondra alors chaque fois à l'appel de la situation présente et ne servira qu'à l'interpréter. Chez Don Quichotte, au contraire, il y a un groupe de souvenirs qui commande aux autres et qui domine le personnage lui-même : c'est donc la réalité qui devra fléchir cette fois devant l'imagination et ne plus servir qu'à lui donner un corps. Une fois l'illusion formée, Don Quichotte la développe d'ailleurs raisonnablement dans toutes ses conséquences; il s'y meut avec la sûreté et la précision du somnambule qui joue son rêve». Le développement des constructions mentales de l’illusion est ce qui donne sa cohérence à l’attitude de celui qui s’y trouve immergé. Il s’est produit un décalage entre l’esprit et ce qui est. L’esprit est dans son fantasme et tout ce qu’il fera sous l’empire de son fantasme manquera de bon sens. C’est une existence peut être dans la conscience de veille, mais c’est une existence de somnambule. Il lui manque le sens du voir. La lucidité.
(texte)
Nous sommes tous des Don Quichotte quand nous sommes en proie à des illusions et que nous cherchons par-dessus tout à faire plier la réalité à nos désirs. Que ces illusions soient individuelles ou qu’elles soient collectives. Le résultat est le même. Il se solde par une perte de tout bon sens.
3) Gardons donc les yeux ouverts et ne perdons jamais notre sens de l’observation. Même s’il en coûte de l’impertinence et un crime de lèse-majesté contre la bienséance. Comme le souligne Marc de Smedt dans Eloge du bon sens, le bon sens est la première porte vers la sagesse. A une époque où un prêt à penser est distribuer quotidiennement par la télévision, comme le coca au distributeur ; à une époque où le fanatisme prend une ampleur inégalée, il est urgent de revenir au sens de l’observation pour s’orienter dans le labyrinthe des idées reçues. Le bon sens est très modeste. Pas glorieux. Simple. Il n’a pas l’altitude de la science, ni l’envergure de la spéculation pure. Il n’est pas une connaissance, il demande seulement de regarder les faits, droit dans les yeux. Ce n’est pas une raison pour mépriser son souci d’adaptation et de se moquer de l’homme qu’il représente. Alain écrit dans les Propos sur le bonheur : « le bon sens veut que chacun s'adapte aux conditions réelles de la vie en société et il n'est point juste de condamner l'homme moyen ; c'est folie de misanthrope ».
Un esprit dépourvu de tout bon sens pourrait-il encore être intelligent ? Non dans le sens de la grandeur de l’intelligence en accord avec ce qui est. Dans le sens de la lucidité. Mais oui dans un sens très précis et assez inquiétant. Un esprit dépourvu de bon sens pourrait être un esprit calculateur redoutable, il pourrait être aussi être un raisonneur terriblement efficace… mais dépourvu du sens du réel. Je crains que dans l’univers technocratique dans lequel nous vivons, il n’y ait plus de place que pour cette forme d’intelligence. Demandez autour de vous ce que veut dire « intelligent ». La plupart des gens vous répondront en terme d’efficacité technique (l’exemple du surdoué en calcul, le problème de mathématiques vite résolu, le quotient intellectuel, l’auteur d’une théorie incompréhensible au commun des mortels, mais très à la mode etc.) C’est le revers de la mentalité postmoderne. Notre éducation ne sait développer que l’intelligence abstraite. Elle fait peu de cas du bon sens et ne propose pratiquement rien pour apprendre à chacun à observer directement. Elle se complaît dans la théorie et néglige le rapport direct avec ce qui est. Ce serait gâter l’esprit que de contribuer à mettre à mal le bon sens. Mais c’est pourtant ce que nous faisons. Nous n’avons pas encore trouvé le moyen dans notre système éducatif de laisser toute sa place au sens de l’observation. Nous ne savons même pas faire un usage concret de notre savoir. Notre science demeure coupée de la vie. Notre rapport au savoir repose sur l’argument d’autorité. Nous donnons une instruction, mais peu de moyens d’intégration personnelle. Nous n’avons pas l’humilité d’avouer que nous ne comprenons pas tout. Le résultat, c’est que nous créons beaucoup de confusion et donnons bien peu de repères. Il est essentiel de faire en sorte que l’étudiant se libère de toute autorité, apprenne à observer par lui-même pour et apprenne à penser par lui-même. Mais pour cela, il faudrait que notre éducation lui permette de poser des questions. Qu’elle l’incite à poser des questions directes. Ce qui nous ramènera invariablement aux questions de bon sens.
L’essentiel réside dans l’exercice constant de la lucidité. Il faut très peu de choses pour que nous soyons emportés par un flot de réactions émotionnelles et pour troubler la clarté de la conscience. La compréhension du jeu des émotions et du mental éclaire et permet de flotter avec nos émotions tout en gardant une clarté de l’intelligence. Pour citer Marc de Smedt dans
Eloge du bon sens : « il suffit de la fixation d’une émotion ou d’un ressenti à l’état de pensée qui tourne en rond, et voilà le champ de notre conscience envahi.
Réanimer cette lucidité, l’éveiller, la faire sortir de cette
stupeur (ou de ce tourbillon) qui annihile toute perception annexe, est ne fait notre travail essentiel en ce monde ».
Réanimer la lucidité, c’est aussi revenir constamment vers la perception et savoir observer. Notre absence de tout bon sens vient de ce que nous ne remarquons pas les contradictions présentes dans nos constructions mentales. Le sens de l’observation est très émoussé dans notre culture. Nous avons perdu le sens de l’observation, ce qui revient au fond à la perte de tout bon sens. Le fait de ne pas être conséquent dans l’observation implique entre autre que l’on ne se rend pas compte du décalage entre la pensée et la pratique.
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Le drame de notre époque, c’est de creuser un fossé entre le savoir et la vie. La connaissance devrait être au service de la vie, c'est-à-dire au service de la sagesse. La sagesse ne saurait exister sans connaissance. Le bon sens assume un rôle, celui du passeur qui permet de faire les premiers pas vers une intégration de la connaissance. Une raison pratique, mais qui demeure sans raison théorique. Entre le domaine du savoir où les polémiques font rage, où les théories ne sont jamais définitivement établies, et le champ de l’action où il faut bien prendre des décisions, même sans assurance complète, il y a un espace vide. Que l’on remplit grâce au bon sens.
Admettons avec Descartes que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Mais la stupidité aussi. Il faut s’avoir s’éveiller de la stupeur de la stupidité, ce qui nécessite un solide sens critique contre le sens commun et son bagage de préjugés. Contre l’esprit raisonneur et son aveuglement. Contre l’illusion et ses chimères. Contre l’inertie de l’esprit et son conformisme paresseux. La restauration du bon sens passe par le développement de l’observation.
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© Philosophie et spiritualité,
2004, Serge Carfantan.
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