Dans cette leçon, nous supposerons
l'acquis des analyses de la leçon précédente. Nous avons vu pourquoi le
hasard ne saurait à lui seul constituer une
explication. Le concept classique du hasard objectif est inséparable d’un
paradigme mécaniste daté du XVIII ème siècle
et qui ne résiste pas
aujourd’hui à la critique. La nouvelle physique
a ouvert des perspectives très différentes, dans lesquelles l’unité de l’univers
rend impossible la séparation complète des processus qui génèrent les événements. L’univers cohère sur lui-même
et soutient dans sa totalité tout événement qui se produit en lui.
Mais quel rapport y a-t-il entre ces données nouvelles de la
physique et notre expérience
consciente ? Nous avons effectivement souvent l’impression que « les choses ne
se produisent pas vraiment par hasard ». Nous ne pouvons pas nous empêcher de
penser qu’il existe des rencontres et des relations très significatives. De nombreuses recherches
ont été menées au XX ème siècle sur les coïncidences significatives. Une théorie
a même été formulée, la théorie de la
synchronicité de Carl Gustav Jung, en collaboration avec le physicien W.
Pauli pour tenter d’en préciser les contours. Une littérature importante s’est
développée sur le sujet, mais dont l’intérêt est parfois inégal.
Le problème majeur qu’elle soulève est de savoir comment
différentier une véritable synchronicité d’une simple
projection mentale de l’esprit sur des
événements. Cette question est rarement posée directement, mais nous ne pouvons
pas l’éviter. On sait par exemple, que le paranoïaque voit des « signes »
partout. Il ne fait que répéter la projection de son angoisse. Il voit ce qu’il
cherche. Mais la réduction psychologique
n’est pas non plus satisfaisante. D’un autre côté, la relation signifiante entre
des événements se produit de manière frappante, indépendamment de la volonté
propre du sujet. Sans qu’il l’ai réellement cherché.
En pareil cas, on en
vient à se demander quel rapport il peut bien y avoir entre les événements
et le sujet. Que
peut nous apprendre la synchronicité des événements sur la nature de l’esprit ?
Quelles perspectives la théorie de la synchronicité peut-elle
nous ouvrir ? Ne conduit-elle pas à reconnaître d’avantage la présence d’une
intelligence au cœur des phénomènes ? L’interconnexion n’implique-t-elle pas
une dimension non-matérielle de la réalité ?
Le mot synchronicité est formé sur deux termes grecs. « syn », veut dire
ensemble, c’est le même préfixe que l’on trouve dans sym-pathie, l’idée
implicite est que cela se tient ensemble. La
sympathie indique que le pathos de l’autre est en fait non-séparable du
mien, je peux éprouver ce qu’un autre éprouve, sentir la tristesse qui est dans
son âme ou le pétillement de joie qui l’accompagne. « chroni » renvoie à
Chronos, le
Temps. Ce qui donne donc : « qui se produit en
même temps », avec cette implication précise selon laquelle, le processus de
manifestation est unifié dans sa
signification, car les
événements ne sont pas séparés parce qu’intrinsèquement liés. Le concept de
synchronicité s’inscrit en opposition avec une représentation
fragmentaire de la réalité. Penser de manière fragmentaire, c’est admettre
que les événements ne sont pas synchrones ni
synchronistiques, ce qui veut dire qu’ils surgissent
suivant leurs caractères propres, sans aucune relation entre eux. Par exemple,
la circulation des piétons sur une place semble hiératique. Chacun d’entre eux
suit un mouvement arbitraire, aux caprices du
hasard. Un chorégraphe qui
monterait
un spectacle dans ces lieux introduirait une musique commune et ferait entrer
dans une même danse tous les passants, rendant tous leurs mouvements synchrones.
La synchronicité est en quelque sorte chorégraphique, tandis que la
représentation fragmentaire privilégie le chaotique. La synchronicité présuppose
une ontologie de l’unité et de la
non-séparation du réel, tandis que la représentation
fragmentaire s’appuie sur
une ontologie de la multiplicité et de la division. Dans l’attitude naturelle,
nous privilégions la
pensée fragmentaire, parce que
nous pensons dans la dualité. Notre univers mental habituel est fait des
divisions dans lesquelles nous avons le sentiment d’avoir été
jetés, comme si entrer dans le
monde dès le matin, c’était surgir dans l’espace d’affrontement de la
multiplicité. Le moi et le non-moi, le moi et les autres : notre réalité
dans la vigilance est éclatée, pulvérulente et conflictuelle. Aussi, quand un
pressentiment d’unité nous saisit, nous sommes comme tirés hors de notre vision
ordinaire et surpris : « tient ! curieuse coïncidence » ! (texte)
1) Dans l’attitude
naturelle, l’événementiel concerne avant tout l’apparition les
phénomènes
matériels. S’il peut ou non y avoir corrélation dans le réel, c’est donc à la
physique d’en décider. Qu’en est-il de l’interprétation de la corrélation des
événements en physique ? Plus précisément : la théorie physique suppose-t-elle
par avance la représentation fragmentaire ? Ne fait-elle que l’appuyer ?
Peut-elle la mettre en cause et de quel point de vue ?
Le paradigme mécaniste qui a
pendant longtemps dominé la physique accréditait très largement une ontologie de
la multiplicité. Sa prédilection pour l’analyse, comme on le voit avec
Descartes, lui assurait une solide assise dans la représentation fragmentaire et
lui fermait assez nettement la vision de l’unité et de la complexité. C’est ce
qui différentie d’ailleurs Descartes et Pascal. Par ailleurs, le développement du paradigme
atomiste a donné au mécanisme un élan et une ampleur inégalés dans la même
direction. C’est en quoi Newton prolonge et renouvelle la physique cartésienne .
En fragmentant la réalité sous la forme des atomes, ces petites billes
incassables, on donnait à la pensée fragmentaire une justification physique
remarquable, car l’ultime fragment venait d’être découvert : c’était l’atome.
Newton était un
alchimiste convaincu et il était en quête de l’unité ultime de l’univers.
Cependant, les principes fondamentaux appuyant l’unité de l’univers ne
trouvaient chez lui leur appui que dans une théologie. Ainsi, l’espace et le
temps devenaient des transcendantaux
résidant en Dieu, des attributs de Dieu. En réalité, le legs de Newton à la
physique ouvrait largement la voie à une représentation fragmentaire du réel.
La non-reconnaissance de la corrélation des événements dans
la physique classique est liée à deux
présupposés :
a) Celui de la
séparation sujet/objet, de l’observateur/observé au fondement du concept
de l’objectivité. Admettre la séparation franche, c’est prendre position pour ce
que l’on appelle l’objectivité forte. Dans cette représentation, le savoir que
nous avons sur la réalité est indépendant de notre subjectivité personnelle.
Mieux, si on éliminait l’observateur humain, les lois de la physique resteraient
valides. C'est net, le principe de l’objectivité forte interdit de concevoir
l’unité du monde matériel à partir de l’unité de la conscience. Chez Descartes,
l’adoption de ce principe va de pair avec l’élaboration d’une métaphysique de la
dualité : celle de la substance pensante/substance
étendue. Le dualisme inauguré par Descartes se donne carrière dans toute
l’histoire des sciences en Occident. C’est encore à l’intérieur de ce schéma
que pensent une majorité de scientifiques aujourd’hui, en
particulier ceux qui enseignent à l'intérieur de ce que Thomas Kuhn appelle la
science normale .
b) Celui du caractère pulvérulent de
l’objet même de la physique, c’est-à-dire de la matière et en
conséquence, d’une représentation des phénomènes dominée par l’idée de division,
de processus antagonistes, indépendants et séparés. Dans la physique classique,
l’analyse de la matière aboutissait à des composants ultimes (atomes et
molécules) auxquels ensuite la chimie rattachait les propriétés de tous les
corps matériels. Dans pareil contexte, les phénomènes étaient pensés comme
l'aboutissement de processus d’une causalité
locale, soumise aux lois de la Nature découvertes par la physique.
L'interprétation que Cournot donne du hasard devait rencontrer un succès
notable, bien au-delà du champ des mathématiques. L’idée qu’un événement est
produit comme l’entrecroisement de séries
causales
indépendantes colle admirablement avec ce type de représentation. Cournot
n’a fait que formuler l’implicite de la représentation mécaniste de la physique
du XIXème siècle. Dans cette vision, la corrélation des événements et l’unité de
l’univers n’ont guère de sens. Ils peuvent seulement être pensés à son origine
et encore, seulement d’un point de vue théologique. Ce que le savoir
scientifique enseigne dans la science classique, c’est plutôt le di-vers, ce
n’est pas l’uni-vers. Dans l’enseignement, on a pris l’habitude de distinguer «
la physique » et son étude analytique des phénomènes matériels et les «
philosophies de la Nature » qui prétendent trouver, par-delà la diversité des
phénomènes, une unité sous-jacente.
2) Plongeons-nous dans l’infiniment petit du monde matériel.
Ce que la nouvelle physique nous apprend, c’est que là où on pensait autrefois
trouver les plus petits éléments de la composition de l’univers, les atomes, il
n’y a en réalité que des champs d’énergie.
La distinction entre matière et énergie, dans laquelle se développait encore la
physique du XIX ème siècle n’a plus besoin d’être maintenue. Nous savons aussi
que l’opposition entre le vide, comme simple
espace dépourvu de toute propriété et la matière, sous forme d’atomes pourvus de
caractéristiques n’a pas d’avantage lieu d’être maintenue. Des expériences
montrent que le vide contient une virtualité d’où émergent des particules. La
situation est donc très nouvelle. La physique abolit l’idée d’une structure
chosique de la réalité. Ce sont nécessairement des « choses » que nous pensons
en corrélation. Le problème de la corrélation des événements ne se posent que
dans le contexte de la physique classique admettant un concept chosique
de la réalité. Il se volatilise à partir du moment où on admet que la réalité
fondamentale de la matière n’est pas chosique, mais est un champ, une
fonction d’onde qui éventuellement se « localise » sous cette forme que nous
appelons une « particule ».
Supposons que deux "particules"
x, y, soient émises, qu’elles éclatent dans des directions différentes, pour s’éloigner par exemple de plusieurs kilomètres. Supposons qu’il existe entre elles une relation de conservation. Par exemple que la somme de leur spin soit égal à 0. Dans la perspective de la science classique, il est matériellement impossible que y demeure instantanément informée de l’état de x. Si information il y avait, celle-ci ne devrait pas être transmise à une vitesse supérieure à C, la vitesse de la lumière. La causalité du phénomène doit rester locale et séquencer deux processus différents. Différents et cela va sans dire complètement indépendants de l’observateur. L’indépendance des processus est en effet garante de l’objectivité parfaite de leurs mesures, l’objectivité forte. On peut donc par principe faire état d’un système avant qu’il n’ait été observé, car ses caractéristiques ne dépendent pas de l’observateur. Elles sont "objectives". Tel est en fait le point de vue du bon sens de l’attitude naturelle. Tel est aussi le point de vue d’Albert Einstein dans sa controverse avec Niels Bohr. Partant d’une conception réaliste de la physique, Einstein veut résoudre les paradoxes posés par la dernière venue de la physique, la théorie quantique et le problème inquiétant des corrélations d’événements qu’elle soulève. L’acharnement d’Einstein aboutit à l’élaboration du célèbre paradoxe EPR, Einstein-Podolsky-Rosen, machine de guerre montée pour tenter de prouver que la théorie quantique est incomplète. Einstein propose d’essayer de prendre en défaut la théorie quantique en mesurant dans un intervalle de temps très bref, pour que l'information n'ait pas le temps d’aller d'une particule à l'autre, deux grandeurs s'excluant, telles que la position et la vitesse. Selon Heisenberg, il est impossible de mesurer simultanément la masse ou la vitesse d’une particule. (Cf. les inégalités d’Heisenberg). Si la mesure s’avérait possible, elle prouverait que la théorie quantique est incomplète et qu’il existe des variables cachées rendant compte de déterminisme implicite du phénomène. En d’autres termes, Einstein admet que les états des particules existent avant la mesure. Pour Einstein, l’univers existe indépendamment de l’observateur et il est totalement et localement déterminé.
Toute observation agit sur l’observé et c’est particulièrement
important dans le domaine de l’infiniment petit, où le seul fait d’envoyer un
pinceau lumineux sur une plaque pour effectuer
une
mesure perturbe immédiatement l’état du système. C’est sur le cas des
photons
corrélés que le problème peut être tranché. Si l’on prend une paire de photons
corrélés, la mesure de la polarisation du premier x, impliquera que le second, y
sera polarisé de manière perpendiculaire au premier. Ce que dit l’interprétation
de Copenhague, c’est qu’avant la mesure, la polarisation des photons est
indéterminée, c’est lors de la mesure que la fonction d’onde s’écroule. La
première particule x se polarise en prenant la valeur de la mesure, et l'autre
particule y se polarise perpendiculairement instantanément par rapport à la
première. Erwin Shroedinger et Heisenberg, dans la voie tracée par Bohr, en
développant les conséquences étranges de la théorie quantique, en viennent à
admettre la possibilité de corrélations telle qu’un système mesuré puisse
instantanément influer sur un autre. David Bohm, un autre physicien quantique,
suggéra d’étudier les phénomènes de corrélation sur le spin des
particules.
La bataille philosophique entre Bohr et Einstein dura jusqu’à
leur disparition, chacun d'eux campant sur ses positions. On n’avait pas encore
de moyen technique pour mettre à l’épreuve les hypothèses des protagonistes. Or,
en 1981 et en 1982, coup de tonnerre, Alain Aspect, à l’institut d’optique
d’Orsay, parvient à monter une expérience cruciale pour trancher la question. A
l’époque François de Closet titrait un article dans Le Point : «Et si Einstein
s’était trompé ?». Il disait que « la méthode scientifique éliminant toute
interférence subjective, se voulant vraie
indépendamment de l’individu qui la
pratique, paraît avoir d’emblée délimité son propos » et il voyait dans
l’expérience d’Alain Aspect, une « la première expérience d’épistémologie
appliquée ». Or l’expérience d’Alain Aspect confirme l’exactitude des
prédictions de la théorie quantique. Elle montre qu'il est inutile d’aller chercher les
"variables cachées" d’Einstein. Sans entrer dans le détail technique, disons que
l’expérimentation montre que lorsque l’on observe une première particule, en la
sortant de son indétermination, instantanément la seconde prend l’état corrélé
correspondant. (texte) En pareil cas, et c’est bien ce qui est remarquable, on ne
saurait parler de coïncidence, pour la bonne raison que la relation de
conservation existe bel et bien. Il n’est pas d’avantage possible de parler
d’une influence à caractère causal.
Comme dans les boules de billard de Hume, comme si une séquence de chocs allait
de
x, vers
y.
Il n’y a pas eu de contact entre
x
et
y.
L’indétermination est en fait instantanément levée dans la totalité du
système. Pour ne pas contredire le principe de la transmission d’un signal
plus rapide que
C,
la vitesse de la lumière, il faut remarquer tout simplement qu’il n’y a pas
de signal transmis ! donc pas de contradiction avec les hypothèses de la
relativité. (texte) La seule possibilité, c’est qu’au niveau le plus subtil de la
matière, existe une corrélation infinie des événements, un
champ unifié où en quelque sorte en tout
point, de manière holographique,
toute l’information est présente et donc répercutée. Il faut donc en
l’espèce renoncer à la localité causale et prendre le parti de la
non-localité.
Ainsi, la physique, la discipline qui, dans sa formulation
classique pouvait être la plus hostile à l’idée même de synchronicité, se voit
par là obligée d’en réintroduire la notion. Ce qui permet de comprendre pourquoi,
dans le renouvellement du paradigme de la physique, Carl Gustav Jung ait trouvé
auprès de Wolfgang Pauli un accueil aussi favorable au développement d’une
théorie de la synchronicité. Dans l’ancien paradigme de la physique, il
n’aurait certainement pas été reçu de la même manière. (Voir aussi
document).
Que faut-il entendre dans les termes de « théorie de la synchronicité »? Une théorie est une construction intellectuelle permet de rendre compte de phénomènes, de faits qu’elle cherche à élucider. Une théorie avance des concepts fondamentaux, des hypothèses. Une théorie doit aussi se fonder sur des observations et se prêter à une vérification. Quels sont ici les faits ? Quels sont les concepts fondamentaux ? Qu’en est-il de la vérification éventuelle de la théorie de la synchronicité ?
1)
La
synchronicité est la coïncidence dans le temps de deux ou plusieurs
événements sans relation causale et ayant le même contenu significatif.
Nous
avons analysé plus haut le paradigme du scarabée de Jung (cas N°1), le cétoine doré qui vient cogner contre la vitre juste au
moment où la patiente raconte un rêve dans lequel elle recevait en cadeau un
scarabée doré. Jung
raconte dans quel étonnement il avait ouvert la fenêtre, pour attraper
l’insecte, le tendre à sa patiente en s’écriant : « Le voici, votre scarabée !
», déclenchant chez elle le déclic libérateur de la cure, l’effet de catharsis.
Les deux séquences, le récit de la jeune femme et le bruit à la fenêtre
sont reliés en un point indépendamment de tout lien causal. Dans cet exemple, on
parle de synchronicité des événements car ils se produisent simultanément, dans
la cohérence, d’une thématique
commune.
Entre les deux événements, il y a un point de concordance. C’est l’exemple typique de la carte postale d’un ami perdu de vue que l’on retrouve et à laquelle on jette un regard, au moment même où la personne, « comme par hasard » appelle. C’est l’expérience du coup de téléphone où nous connaissons déjà le correspondant. C’est dans cette catégorie que l’on pourrait aussi placer les découvertes simultanées dans l’histoire des sciences, comme celle de la particule psi en physique, par Burton Richter et Samuel Ting, qui recevront conjointement en 1976 le prix Nobel pour ces travaux. (cas N°5 et 6). Quand une expérience de ce type se produit dans la vie quotidienne, nous marquons un temps d’arrêt et nous sommes le plus souvent étonnés. L’étonnement vient de ce que, partant d’une représentation fragmentaire de la réalité, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que deux événements, issus de deux processus de causalité indépendants, soient en relation. Nous raisonnons constamment dans l’attitude naturelle dans la dualité et en pensant la relation événementielle dans une causalité à caractère mécanique (qui est la seule idée courante de causalité). Une relation entre des événement qui surgit en dehors de la causalité mécanique nous paraît irrationnelle. Elle est alors qualifiée de « coïncidence » et fait figure d’exception remarquable par rapport à la loi de causalité qui est le propre de notre représentation commune. Or justement, la synchronicité est a-causale et elle contredit directement l’attitude naturelle. (texte)
Nous sommes d’ordinaire très peu disponibles pour recevoir ce type de phénomène et le contexte dans lequel nous vivons en Occident ne nous y engage pas non plus. Est-ce qu’il ne suffirait pas d’une simple ouverture d’esprit pour que nous puissions le remarquer ? Dès que nous découvrons cette possibilité et que nous commençons à porter notre attention sur ce type de phénomènes, nous nous rendons compte qu’ils ne sont pas isolés, mais fréquents dans la vie quotidienne.
Dans les années 1900, un biologiste autrichien, Paul Kammerer, s’empare pour la première fois du problème. Il raconte par exemple qu’un jour sa femme commença un roman dans lequel apparaissait une madame Rohan; or le soir même, le prince Joseph de Rohan leur rendit visite à l’improviste. Frappé par les corrélations multiples qu’il rencontrait dans la vie quotidienne, Kammerer décide de noter les faits au jour le jour et il se met à composer un inventaire d’événements synchronistiques. Par souci de rigueur, il ne vise pas l’exceptionnel, mais reçoit les observations, même assez banales, tirées de la vie courante. Dans la documentation accumulée par Kammerer on trouve un peu de tout : des rencontres entre personnes, des relations entre noms et chiffres, des relations entre des lettres reçues en même temps, des détails historiques etc. Et il ne s’arrête pas à la seule compilation, il tente ensuite une classification rationnelle des faits et il propose enfin, avant Jung, un essai de théorisation. Le livre de Kammerer sort dans les années 1920 et connaît un franc succès. Il est même salué par Einstein. Kammerer reste prudent, mais il perçoit déjà très bien la complexité du phénomène. Il trouve des cas de deux, (cas N°8) trois, quatre, voire même six points de concordance. Comme cette histoire (cas N°2) : en 1915, deux soldats admis le même jour dans un hôpital militaire de Bohème. Tous les deux ont 19 ans, sont nés en Silésie, se sont portés volontaires, souffrent de pneumonie et s’appellent … Franz Richter ! On trouve aujourd’hui des enquêtes de ce type qui confirment très nettement les travaux de Kammerer. Elles s’attardent parfois un peu trop sur des exemples médiatiques (cas N°3), mais la masse d’observations à prendre en compte interdit de parler de phénomènes rares ou anecdotiques. C’est à Kammerer que l’on doit deux hypothèses importantes : a) la loi des séries. Dans le processus du temps, il arrive fréquemment qu’un événement entre en résonance avec lui-même et se répète plusieurs fois en dehors de la localité. On dit « jamais deux sans trois » ! Les compagnies d’assurance ont d’ailleurs vérifié et complètement intégré cette loi. b) Kammerer établit aussi que la relation synchronique suit la loi du semblable : « le semblable va avec le semblable », loi que les philosophes appellent depuis Aristote, le « principe d’ Empédocle ».
Arrêtons-nous maintenant sur un témoignage très caractéristique, ( cas N°4). Le sujet F, sur une impulsion illogique, prend dans les Pyrénées une route qu’il n’avait pas l’intention de suivre, opposée à sa destination. Il tombe en panne, panne qualifiée d’étrange par le mécanicien qui examine sa voiture. Son assureur lui envoie un taxi-ambulance pour le ramener chez lui. En chemin, le conducteur lui raconte sa vie. Après une longue conversation, il s’avère que cet homme est un médecin lié très intimement à son histoire personnelle, qu’il avait souhaité rencontrer depuis des années. Sans succès. On peut dire que l’intention était bien vivante dans la pensée de F. Cependant, elle n’avait pas trouvé son remplissement effectif. Elle demeurait latente. Donc susceptible de germer sous la forme d’actes spécifiques. C’est assez stupéfiant, mais il semble que les événements se soient alors orchestrés ensemble pour que l’intention de voir la dernière personne à s’être occupé de son fils se réalise et que la rencontre ait lieu.
2) Sur cet
exemple, il est bien difficile de ne pas faire intervenir le concept d’inconscient.
Les parallèles sont trop nombreux. Nous savons par exemple qu’un problème qui
nous tracasse à l’état de veille suit une étrange maturation quand nous
relâchons la tension et trouve souvent un dénouement dans le repos complet, le
lâcher prise, le sommeil. Comme s’il travaillait à notre insu, en dessous du
seuil de la vigilance. Poincaré raconte une expérience de ce type en
mathématiques. Ici, un processus analogue se déroule non pas dans le sommeil,
mais dans le monde des événements de la veille. Nous sommes bien au-delà de
l’inconscient personnel.
Freud
avait
admis l’hypothèse d’un
inconscient collectif dans Totem et Tabou. L’originalité de Carl
Gustav Jung est d’avoir ensuite exploré cette voie. Jung montre tout d’abord
qu’il existe un plan de l’inconscient qui est trans-individuel et il y voit
d’abord une mémoire collective
de l’humanité déposée en chaque être humain. L’inconscient collectif
permettait de comprendre la constance des
archétypes alimentant l’imaginaire
de l’humanité dans les cultures traditionnelles.
Il aurait pu s’en tenir là. Mais une succession d’observations l’amena très tôt à supposer que l’inconscient collectif devait être bien plus qu’une simple mémoire, mais devait relever d’un plan mental universel qui mettrait le sujet en relation (le plus souvent en rêve) avec un plan d’information universel. On sait qu’une catégorie de rêve était rejetée par Freud sans explication, celle des rêves visionnaires. Comme celui de cette femme qui se réveille en sueur une nuit terrifiée d’avoir vu en rêve sa fille s’écraser en avion. Et quelques minutes plus tard le téléphone sonne… pour donner une très mauvaise nouvelle. Si, pendant son sommeil, le sujet quitte la conscience limitée de la veille et s’immerge dans une sorte de conscience d’unité dans laquelle il est en communication psychique avec toutes choses, il est tout à fait possible qu’il en ressorte avec une information à caractère non-causal. (texte) La prémonition et la télépathie perdent alors leur caractère mystérieux et reçoivent un élément d’explication. Les exemples variés de synchronicité cessent de paraître étranges et complètement irrationnels. Ils deviennent la manifestation explicite d’une cohérence implicite du réel avec lui-même. Où le Réel cohère-t-il avec lui-même ? Réponse de la physique : au niveau du champ unifié, là où réside une corrélation infinie des événements. A ce niveau, l’information est omniprésente et instantanée. Il ne reste plus alors qu’à comprendre que le champ unifié est aussi un champ d’intelligence. Si la conscience à l’état de veille se situe dans la division sujet/objet et n’a du réel qu’une compréhension et une perception fragmentaire, il n’en reste pas moins que dans d’autres états, il est possible qu’elle ait conscience de son immersion dans l’Etre et plus précisément de sa participation au champ d’intelligence qui sous-tend la manifestation matérielle. Ce n’est pas Shankara, c’est Alain qui écrit : « dans le sommeil, je suis tout, mais je n’en sais rien », formule qui prend maintenant un relief tout particulier. Les physiciens de Berkeley disent que l’Univers est plus une grande Pensée qu’une immense machine, ou encore que l’Univers est mind stuff, fait dans le tissu de l’esprit. Il n’y a rien d’étrange à ce que la conscience individuelle puisse être à son insu informée de ce qui se produit séquentiellement à titre d’événement dans l’univers. Cela ne dépend que d’un changement d’état de la conscience.
C’est en ce
sens que la théorie de la synchronicité développée dans La Synchronicité et
paracelsica de Jung se situe, à la fois dans le prolongement de la théorie
de l’inconscient
collectif,
mais qu’elle pousse aussi l’audace théorique bien plus loin. Freud haïssait le
paranormal, ce qui lui avait fait abandonner l’hypnose. Jung était assez ouvert
pour tenter de s’y aventurer armé d’une théorie de l’inconscient remanié et mise
en relation avec les découvertes les plus récentes de la physique. On peut lui
reprocher de s’être embrouillé dans des considérations sur l’Alchimie et des
traditions hermétiques. Ce n’est pas le meilleur de son travail. Il a eu
cependant le mérite de s’interroger sur une question qui restait inabordable à
l’intérieur du paradigme de la science
classique.
3) Reprenons dans des termes simples et en faisant appel seulement à l’ordre de notre expérience. Mettons que je tape un texte sur mon ordinateur. Le texte est l’expression d’une source, ma conscience, il est porté par mon intention. Cette intention en est le pourquoi. Je n’ai pas besoin de connaître le comment du fonctionnement de la machine. Je m’en sers et la machine se fait oublier en tant que telle. L’ensemble des mécanismes à l’œuvre est extrêmement compliqué. Il y a un dispositif pour coder l’expression allant du software, vers le hardware et pour la manifester dans des symboles. Les dispositifs ne sont que des moyens. C’est l’intention consciente qui compte, car c’est elle qui dirige l’expression, c’est elle qui donne son sens. L’intention dessine ce qui apparaît factuellement comme un événement : les signes qui apparaissent sur l’écran. La cohérence signifiante du texte va de soi et vient du soi. Il serait stupide de penser qu’elle peut apparaître au hasard de la frappe mécanique. Elle est présente dès le départ. Il y a bien des éléments fragmentaires, les mots, leur représentation graphique, mais tous sont reliés dans une unité de signification, et sont donc corrélés. La corrélation suppose une unité fondamentale dans laquelle se déploie l’expression, la page blanche sur laquelle le texte est écrit.
Et si les événements qui apparaissent dans la Nature composaient aussi un langage ? C’est une hypothèse qui peut sembler folle, à l’intérieur d’un paradigme mécaniste, mais qui ne date pas d’aujourd’hui. Berkeley ne disait rien d’autre. Certes, pour la plupart d’entre nous "la vie n'est pas un roman", nous opposons la cohérence, le sens d'un récit élaboré par un écrivain, à l'incohérence, l’insignifiance de notre existence. (cf. L'optique choisie par Robert Hopcke Il n'y a pas de hasards pour présenter la synchronicité). Cependant, dans le monde de la vie, le monde de l’état de veille, nous reconnaissons aussi que la conscience, est capable de tracer le dessin de ses intentions dans les événements. Ce sont des événements que nous écrivons à travers nos choix. L’intention naît dans le mental sous la forme de la pensée, se développe comme désir et le désir lui-même se transforme en action. La concrétion de l’action dans son résultat est son apparition objective sous la forme d’un fait. Je crée l’intention, (le pourquoi), mais pas le comment de sa mise en œuvre,. On peut aussi bien dire que l’intention crée une polarité dans le réel et attire les moyens de sa mise en œuvre. L’intention fermement poursuivie de devenir architecte attire ses propres moyens, draine les lectures, les observations, les rencontres de l’étudiant. Je ne tiens pas en mains toutes les ficelles, je ne peux pas tout maîtriser, cependant, il m’appartient de tracer ma route et de créer l’image que je puis avoir de moi-même. La pensée est par nature créatrice parce qu’elle est énergie et c’est cette énergie créatrice qui se déploie en acte et laisse un tracé dans le Monde de la vie.
Nous avons vu que désir/aversion fonctionnent ensemble et sont indissociables. Ils sont polarisés par le couple attirance/répulsion. L’aversion est aussi un courant puissant qui aimante à sa manière les événements. J’attire ce qui relève de mon vouloir, mais j’attire aussi ce dont je ne veux pas. La différence entre l’un et l’autre n’est rien d’autre que la différence entre ce qui est conscient (ce que je peux souhaiter, revendiquer et affirmer) et ce qui est inconscient (ce que je refuse et dont je ne veux surtout pas entendre parler). Ce que je crains, c’est aussi ce que j’ai tendance à retrouver dans ma vie et ce qui donne lieu à la répétition du modèle de mes propres réactions.
Ma
situation d’expérience, c’est le fait. Le fait peut être posé en dehors de
moi comme un
objet embrayé mécaniquement dans des processus qui me semblent
étrangers. C’est en rejetant ce qui survient sur l’objet, hors de moi, que j’ai
tendance à rejeter la responsabilité de tout ce qui se produit dans ma vie. Mais
je peux aussi voir l’objet comme inséparable de moi comme sujet, donc voir le
fait comme un texte comportant des signes en écho de mes propres intentions.
Il suffit que je le perçoive dans un ensemble signifiant. Dans le
cas N°4, l’intention de F de rencontrer le médecin qui a vu son fils pour la
dernière fois semble opérer à son insu et organiser une cohérence dans le cours
de son histoire. Et ce mot doit être martelé : c’est même littéralement
une histoire qui a pris corps.
Il est clair que ce ne peut être exactement l’histoire que l’ego écrirait, car l’ego n’a de maîtrise sur le cours des événements que dans l’état de rêve. Dans le rêve, le récit, les personnages, l’histoire parlent de l’ego. L’ego ne peut écrire que des histoires rêvées. Dans l’état de veille quelle est son appréhension première du réel ? Quelle représentation avons-nous dans l’attitude naturelle de la relation entre le moi et le monde ? Je me réveille le matin pour m’arracher au sommeil. Je sors de l’unité, j’entre dans la dualité propre à la vigilance. Le monde est cet espace étranger, incertain, et passablement dangereux dans lequel je suis propulsé au réveil, cet espace où péniblement « je reprends mes esprits » pour m’orienter au beau milieu des choses et des êtres, embarqué dans le flux torrentueux d’une temporalité qui n’est pas la mienne. Le monde est l’espace de la dualité et de la séparation dans lequel mon premier sentiment de présence est la déréliction. Le moi se pose dans la dualité : moi/chose, moi/les autres, dans un monde indifférent, éclaté dans la multiplicité, sans unité, un monde de division, de conflit et de hasard. Ainsi, pour l’ego, le Monde peut s’organiser dans son unité, qu’au-delà de lui-même, en dehors de la conscience Ce serait une « coïncidence » extraordinaire et pour tout dire incroyable, s’il y avait une cohérence entre moi et le monde. Un chapelet de coïncidences serait proprement « miraculeux ». Le mental a inventé toutes sortes de concepts totalisants pour justifier l'idée qu'un cours étranger des choses m’emporte : est-ce l’Histoire qui m’embarque ? Le Destin ? La Fortune ? La Providence universelle ? A savoir ! En tout cas, croyons-nous, cette chose ne doit pas avoir de lien avec ce que je suis. Je suis seul, séparé du tout et étranger à son cours.
La reconnaissance de la synchronicité produit un brusque changement de conscience qui retourne la perspective de la conscience habituelle. Elle m'introduit à une dimension verticale qui me fait pressentir une sympathie avec l’univers tout entier. Elle montre qu’existe dans le cours de ma propre histoire un alignement des événements, un pattern, un schéma d’organisation, qui n’est pas étranger à ce que je suis. Il n’y a pas de séparation réelle dans ce qui est, il n'existe que des processus inter-reliés et des affinités, des corrélations intelligibles. Peut-être est-ce l’âme qui écrit en secret l’histoire d’une existence dans lequel existe un personnage ? Ce personnage (qui ne se connaît que comme personnage !) qui est précisément moi ? Si la théorie de la synchronicité dit vrai, l’ego n’est qu’une personnalité apparente, il existe une subjectivité universelle qui tient dans son unité la manifestation, chaque sujet étant virtuellement une Totalité auquel il participe. Comme Leibniz l'avait soutenu (texte). La synchronicité nous place dans la position de sujet participant d’un ordre sous-jacente, reliant les êtres, les choses et les événements dans la totalité de l’univers ; ce que nous avons toujours été, mais dont nous n'avons d'ordinaire pas conscience.
Jung utilise
le terme inconscient collectif pour désigner ce que nous appelons ici le mental
universel. Il montre que les événements synchronistiques ont trois
particularités. Robert Hopcke, en suivant ses propres observations, en ajoute une
quatrième :
a) Ils sont reliés de manière acausale, et non par un
enchaînement de causes et d’effets où la personne pourrait discerner une volonté
consciente de sa part.
b) Ils s’accompagnent d’une forte perturbation affective
chez le sujet qui en fait l’expérience.
c) Le contenu de l’expérience est de nature fortement
symbolique. Jung fait ici intervenir l’action de ce qu’il nomme les
archétypes.
d) Enfin, ils surviennent le plus souvent dans une période
de transition de la vie du sujet et forment « de véritables tournants dans
le scénario de notre existence » dit Hopcke. Dans une sorte de transition entre
deux états pourrait-on dire.
Faut-il, comme le montrent la plupart de ceux qui ont
travaillé sur le sujet, en tirer l’idée que la synchronicité nous ramènerait à
une "autre" dimension de la réalité ?
1) Le mental universel ne semble pas opérer comme le
mental individuel. Il transcende l’espace-temps-causalité que l’attitude
naturelle met en place dans la dualité sujet/objet propre à l’état de veille. Il
structure une organisation verticale complexe, différente de l’organisation
horizontale de l’espace-temps-causalité dont nous nous servons d’ordinaire.
Cette levée des barrières de l’espace du temps et de la causalité est la clé des
événements synchronistiques. L’exemple tout a fait banal (qui d’entre nous n’a
jamais eu ce genre d’expérience ?) de la connaissance anticipée du décès d’une
personne proche dans une série de coïncidences frappantes nous le montre (et on
pourrait multiplier les exemples). La distance des événements dans l'espace
ne compte pas. Ce n’est pas parce que A se trouve en expédition au Népal que B,
restée en France, ne saura rien lors de son
accident. Il en est de même de la
conception du temps. « La pensée causale sous-entend les concepts d’avant
et d’après, l’un devant nécessairement se produire préalablement à l’autre. Mais
si l’on admet l’existence d’une relation acausale entre les événements, le
moment où survient le phénomène devient moins important que le phénomène
lui-même et sa signification ». Quant à la causalité, elle est par
définition modifiée dans la synchronicité et remplacée par une relation cette
fois non mécanique, mais
intelligible.
Le passage de l’organisation horizontale du réel, à son
appréhension verticale indique que le sujet semble transcender le monde
habituel. Non pas que celui-ci soit aboli, mais il est perçu tout d’un coup de
manière différente, parce que la dualité extérieur/intérieur qui est le
propre de notre mode de pensée habituel est un moment abolie. (document) C’est une
sorte d’aperçu de l’unité. Un pressentiment de l'unité comme dit Jean Klein. Le
sujet comprend en un éclair « que le monde matériel n’est pas distinct de la
réalité psychique. Or la division entre ‘intérieur’ et ‘extérieur’ imprègne
profondément notre pensée. Si profondément en fait que la plupart du temps on
n’en n’a pas conscience ». Comme Jung l’avait déjà très bien compris, « la
synchronicité suppose donc, par définition que la distinction radicale entre
‘intérieur’ et ‘extérieur’ est erronée. Les phénomènes intérieurs – sentiments,
valeurs, pensées, rêves, intuitions, aspirations… peuvent être (et, de manière
décisive, sont souvent) étroitement liés à des événements ‘extérieurs’ :
coup de téléphone, cadeaux, interactions, liaisons amoureuses, etc. Les
événements synchronistiques nous imposent une vision du monde comme champ unifié
où l’expérience et l’action individuelles sont fondamentalement reliées à celles
d’autrui ».
Les physiciens butent sur les mêmes paradoxes. Sauf que la synchronicité restitue un caractère que la physique ne peut pas révéler et qu’elle écarte : l’affectivité. C’est dans le milieu du sentiment que la synchronicité s’épanouit. Mais les sentiments ne sont-ils pas le langage de l’âme ? N’est-ce pas dans la coïncidence à soi dans le sentiment que précisément le soi s’éprouve lui-même comme Soi ? N’est-ce pas aussi dans le sentiment que nous éprouvons la sympathie ? Et la sympathie, n’est-ce pas ce qui surmonte la dualité moi/autre et me permet de pressentir mon unité avec l’autre ? Le Soi, ce n’est qu’un autre nom pour désigner l’âme. Comment donc, à propos de la synchronicité, pourrions-nous parler de la découverte d’une « autre » réalité ? N’est-ce pas l’inverse ? La synchronicité ne ramène-t-elle pas chez soi ? S’il en est bien ainsi, les expériences synchronistiques ne devraient pas nous surprendre. Ce qui est curieux, c’est que nous soyons surpris quand elles surviennent. Il n’y a pas trente six manières de résoudre ce paradoxe : il ne peut se manifester que parce que nous avons, dans ce que nous appelons notre état de veille, oublié le lien qui nous rend inséparables de l’univers. Notre vigilance est ordonnée dans la dualité et elle taille à la hache une séparation brutale entre le sujet et l’objet, nous rendant par là étranger au monde. On peut supposer que pour un sujet vivant dans la conscience de l’unité, la synchronicité serait l’état naturel et, à l’inverse, la perception de la séparation une sorte d’étrange amnésie ou un résidu de l’ignorance. Quiconque a un peu fréquenté les écrits des mystiques le sait très bien (document). Jung s’en est si bien aperçu qu’il a emprunté à Rudolf Otto le terme de numineux pour désigner cette perception quasi-mystique que l’on rencontre dans la synchronicité. Jung n’hésite pas à montrer qu’entre le Sacré et les expérience de synchronicité, il n’y a pas de différence de nature, mais plutôt de degré. Nous n’avons pas nécessairement un sentiment d’étrangeté devant les témoignages des mystiques. De manière encore plus nette et bien plus simple, parce qu’elles se placent dans le vécu de l’expérience quotidienne, les expériences de synchronicité d’autrui sont tout à fait susceptibles de nous parler de manière très vivante.
Il y a donc bel et bien deux aspects de la subjectivité :
a) L’un, horizontal, ayant trait à l’expérience privée d’un sujet, dans son histoire singulière. Celle de l’ego. Dans cette histoire, l’impact de la synchronicité est unique et intimement lié à l’interprétation que le sujet en tire. Sur ce plan, il nous est tout à fait possible de rester de marbre devant l’expérience synchronistique d’autrui, comme cela peut d’ailleurs être le cas de toute expérience subjective appartenant à autrui.
b) Le second plan de la subjectivité, vertical celui-là, tient dans la relation à l’Etre et il transcende l’histoire d’une individualité particulière. Il parle de la relation entre le Soi et l’Etre. Si nous sommes touchés par une expérience qui n’est pas directement la nôtre, c’est parce qu’elle nous met en présence de la relation universelle du Soi avec l’Etre. Là même où nous sommes en tant qu’être humains identiques, car identiquement reliés à l’Etre. Il est indéniable que ce qui fait la puissance des expériences synchronistiques, c’est directement de sonner dans ce plan harmonique.
2) Cette distinction devrait éclairer quelques unes des objections les plus fréquentes à la théorie de Jung.
a) La principale critique que l’on peut formuler à l’encontre de la théorie de la synchronicité consiste à dire que le sujet ne ferait que projeter au dehors ce qu’il cherche inconsciemment. Tel le paranoïaque, qui voit des « signes » partout. Allons jusqu’au psychologisme : Autant voir dans la « croyance » dans la synchronicité une sorte de bouffée délirante du mental. Nous avons vu que le paranoïaque est le spécialiste de ces prétendus « signes » que l’on voit partout ! Il ne cesse en effet de projeter son angoisse en « trouvant » sa confirmation dans le monde des événements. Dans l’exemple de Freud, sur le quai de la gare, les gens faisaient un signe de la main. Ce qui donne : « ils doivent comploter contre moi, j’en suis sûr »… Mais c’est une illusion qui vient d’une projection. Cette forme de cohérence des signes est fausse. Elle n’existe que dans la pensée de celui qui la désire, ou qui en a peur (ce qui revient exactement au même). C’est une interprétation délirante. Un individu qui passerait son temps à guetter partout des signes manifesterait un trouble de personnalité certain. Les psychiatres le savent, c’est une caractéristique des obsessionnels ! L’obsessionnel a une remarquable aptitude de trouver toujours et partout la confirmation de ses fixations mentales. C’est ce qui lui permet de s’auto-persuader et de persuader autrui par la même occasion. Par extension, on dira qu’il vaut mieux en rester à la notion fortuite de hasard et de coïncidence et ne pas aller au-delà, ne rien en inférer du tout. Ce sont les psychotiques qui voient des signes à interpréter partout. Freud concède que le paranoïaque n’est pas si loin du psychanalyste qui lui aussi interprète des signes dans les actes manqués du patient. Cependant, la psychanalyse s’appuie sur théorie universelle de la subjectivité qui permet de fonder une interprétation pertinente.
Le point
essentiel ici dont il faut toujours se rappeler est celui-ci : le propre
d’une expérience synchronistique est d’apparaître sans que le sujet l’ai
cherchée. Elle se situe à l’opposé de l’expérimentation où, au contraire, un
protocole a été élaboré pour cadrer l’expérience. Elle n’a d’impact que parce
que le sujet est désarçonné dans sa représentation rationnelle habituelle. Cela
n’a rien à voir avec la projection mentale. En conséquence, contrairement à ce
que certains magazines ont pu écrire, on ne peut pas « provoquer » la
synchronicité. On ne peut que garder l’esprit suffisamment ouvert et attentif
pour se rendre compte quand elle advient. Elle ne relève pas des manipulations
de l’ego et d’une sorte de fièvre pour rechercher partout des « signes » qui
serait assez inquiétante. Elle n’a d’effet que sur un individu qui possède un
très solide bon sens ou mieux une
impeccable rationalité cartésienne dans sa représentation du monde. Elle
ne
vient
pas d’une croyance, mais se manifeste plutôt contre, en trouant la
représentation logique. Ce sont les individus les plus rationnels qui sont les
plus affectés par l'expérience synchronistique.
b) Les
sceptiques avancent un argument analogue, mais sans s’appuyer sur une théorie de
l’inconscient comme Freud. Ils se sont beaucoup amusés avec la synchronicité,
comme ils se sont moqués des adeptes de la croyance des ovnis, et de tous ceux
qu’ils considèrent comme des charlatans de tous poils. « Vous prenez la date de
naissance de votre collègue de travail, le nombre de lettres de son prénom,
l’initiale du département etc. et vous pouvez fabriquer toutes sortes de
coïncidences troublantes ». Leur argument consiste à dire que l’on trouve en
fait ce que l’on cherche, ce qui ne prouve rien du tout. La synchronicité
n’aurait pas prouvé scientifiquement sa solidité conceptuelle. Jung proposerait
une théorie fumeuse, mal confirmée un syncrétisme confus dérivant vers
l’alchimie et la magie.
La lecture des textes corrige cette manière de voir
excessivement polémique. Ce qui retient
Jung, c’est avant tout l’impact transformationnel de l’expérience, sa puissance
cathartique dans la restauration de l’équilibre psychique du sujet. Encore une
foi, la signification qu’elle produit, ce qui a déjà en soi un intérêt
non négligeable. On notera encore l’extrême prudence dont il fait preuve et son
souci de mettre au clair dans des concepts précis un phénomène dont il ne veut
pas rejeter d’emblée l’existence. En fabriquant de toutes pièces des relations,
le mental ne peut pas produire une expérience synchronistique. Celle-ci ne
survient que quand on ne l’a pas invité et surtout, elle ne survient pas dans
le sens que l’on aurait souhaité (cf. Hopcke).
c) Si nous suivons Sartre, qui prétend sur ce point commenter Heidegger, "l’existence
précède l’essence". Je suis jeté dans l’existence, comme le papier dans la
poubelle. Libre à moi de lui donner un sens, puisqu’elle n’en n’a pas. Je ne
peux que errer, hagard dans un monde absurde, jusqu’à ce que je lui impose un
sens, en vertu des caprices même de ma liberté.
Sinon, c’est la chute, l’effondrement dans l’angoisse, ce qui veut dire le
retour nauséabond au non-sens. La force de l’engagement vers autrui, c’est de
sauver l’existence de son non-sens. Sartre biffe l’existence de Dieu et pose que
le monde est abandonné à lui-même, comme toute existence humaine est ici-bas
délaissée et en proie au hasard. « L’homme est une passion inutile »,
l’existence est vécue comme par inadvertance. La seule cohérence que l’homme
peut trouver dans le monde est celle qui vient de ses propres œuvres. Elle reste
suspendue au-dessus du néant et ne tient que par la coopération des hommes dans
un projet commun. La théorie de la synchronicité
ne serait alors qu’une fable théologique pour des croyants impénitents qui n’ont
pas entendu le message tonitruant de la « mort
de Dieu » de Nietzsche. Une illusion de compensation.
Il faut admettre que si la théorie de la synchronicité est
juste, l’existentialisme sartrien en prend un sacré coup dans l’aile. La
position de Sartre ne tient qu’à partir d’une interprétation très particulière
de l’intentionnalité de la
conscience (qu’il attribue à tort à Husserl). Quand
Sartre développe le concept de
déréliction, ce n’est
pas du tout pour le mettre en cause, mais pour en prendre acte. Or nous
avons vu que le sentiment de l’être-jeté est seulement une caractéristique de
l’état de veille dans l’attitude
naturelle. Une conscience différente de celle de la
vigilance ordinaire pourrait très bien
s’éprouver elle-même dans un sentiment de soi ne procédant pas du tout de la
déréliction. C’est ce que nous avons plus haut désigné sous le terme de
lucidité. Quand l’expérience
synchronistique se manifeste c’est exactement ce qui se produit. Un
changement d’état. Une rupture dans la représentation de l’attitude
naturelle au sein même de la vigilance.
Si la séparation sujet et objet apparaît seulement dans la dualité de la conscience propre à la vigilance, il est tout à fait possible qu’une forme de conscience différente existe dans laquelle leur unité serait maintenue. Il est possible que leur émergence jaillisse sur une toile de fond, la page blanche d’une conscience qui elle reste indivise. Comme le papier sur lequel on écrit l’histoire d’un personnage. S’il advenait qu’une telle conscience explose dans un Eveil soudain, sa perspective ne pourrait plus être celle de la dualité et conséquemment de la déréliction. Dans une extase soudaine, elle saisirait l’unité dans la diversité. Elle percevrait l’Univers comme uni-vers, comme un entrelacs prodigieux de Sens d’une Intelligence formidable. (texte)
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Donc, notre question revient : la synchronicité nous place sur le seuil d’une corrélation infinie des événements. Elle nous reconduit nécessairement à l’appréhension d’une dimension non-matérielle de la réalité. Le mérite de son étude, c’est justement de nous replacer dans des conditions très ordinaires pour en poser le problème. Elle ne fait pas appel à une spéculation mais elle suit un aperçu intuitif (R) dont la résonance est étonnamment profonde. Nous avons certainement beaucoup à apprendre de la compréhension de ce phénomène et beaucoup à apprendre de l’ouverture qu’il nous offre.
La perspective ouverte se résume dans une question : qu’y aurait-il de changé dans notre vision du monde, si nous admettions que l’univers forme un tout et qu’il est globalement intelligent ? Probablement tout ! Nous ne pourrions plus porter le même regard sur le monde. Et certainement l’effet le plus immédiat serait de nous rendre extrêmement sensible à notre relation à autrui, à notre relation au monde, ce qui va invariablement avec cette ouverture du cœur que l’on appelle la compassion.
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© Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan,
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